Liébault
et l'école de Nancy, Charcot et l'école de la Salpétrière,
vont s'affronter aux yeux de toutes les sociétés savantes
mondiales de l'époque.
En
1878, Charcot commence ses travaux sur l'Hypnotisme.
En
1882, il présente à l'Académie des Sciences, sa fameuse
note, où il écrit les symptômes somatiques fixes de
l'Hypnotisme ; "il fallait alors un certain courage
pour relever une question mal famée et marcher à l'encontre
des préjugés enracinés" et, comme le dit son élève
Babinski, Charcot a eu le courage, malgré golibets et
critiques qu'il a dédaignés, de réussir dans l'oeuvre
qu'il a entreprise; il a fini par faire entrer triomphalement
l'Hypnotisme avec lui dans cet Institut qui 30 ans auparavant
le condamnait avec autant de dédain et aussi définitivement
que le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle.
Alors
que les magnétiseurs ne pouvaient produire que des faits
mal définis, inconstants dans leur apparition, Charcot,
qui ne pouvait, lui non plus, définir avec précision,
les conditions de cette apparition, décrivait, du moins
avec précision, les symptômes qui pouvaient être observés
par d'autres expérimentateurs.
Certes,
les descriptions étaient précises, mais l'interprétation
inexacte.
Tout se passe comme si Charcot s'étaient laissé griser
par quelque fantasmagorie, spectacle qui l'entraînait
au-delà de la limite ordinaire qu'il s'était fixé. Il
a parfaitement observé, mais n'a pas pu juger.
Babinski,
son élève, portera plus tard un jugement faussé à son
tour par une réaction trop vive, et c'est cette double
contradiction qui explique le déclin ; en France, de
l'oeuvre de Charcot.
Toutes
les conditions étaient réunies pour que, tel l'apprenti
sorcier, Charcot ne soit plus maître de ce qu'il avait
déchaîné.
Il
est prodigieux que le hasard seul ait pu jouer un si
grand rôle dans la philosophie de l'histoire de l'Hypnotisme,
oui le hasard.
Le
hasard fit qu'à la Salpétrière, le bâtiment Sainte-Laure
se trouva dans un tel état de vétusté que l'administration
hospitalière dut le faire évacuer.
Ce bâtiment appartenait au service de psychiatrie. C'est
là que se trouvaient hospitalisés, pêle-mêle avec les
aliénés, les épileptiques et les hystériques.
L'administration profita de l'évacuation de ce bâtiment
pour séparer enfin, d'avec les aliénés, les épileptiques
non aliénés et les hystériques, et comme ces deux catégories
de malades présentaient des crises convulsives, elle
trouva logique de les réunir et de créer pour elles
un quartier spécial sous le nom de "quartier des
épileptiques simples".
Charcot
étant alors le plus ancien des médecins de la Salpétrière,
c'est à lui que ce service lui fut confié.C'est ainsi,
qu'involontairement, par la force des choses, Charcot
se trouva plongé en pleine hystérie.
Et quelle hystérie ! Imaginez la promiscuité qui régnait
alors dans les salles du bâtiment, parmi les malades.
Un
grand nombre de femmes épileptiques entrées à la Salpétrière
depuis de longues années, s'y trouvaient hospitalisées
; elles présentaient des fréquentes attaques, car elles
éprouvaient une telle horreur des bromures, que presque
toutes préféraient subir les atteintes de leur mal,
plutôt que de soumettre à une médication quelconque.
A
côté d'elles, intimement mêlées à elles, dans les mêmes
dortoirs, dans les mêmes réfectoires, dans les mêmes
cours, se trouvaient un certain nombre de jeunes filles
hystériques dont les familles, lassées de leurs crises,
s'étaient empressées de se débarrasser en les faisant
interner à la Salpétrière.
Les
résultats d'une pareille promiscuité ne pouvait manquer
de se faire sentir.
Certes,
les attaques des malheureuses épileptiques ne s'en trouvèrent
nullement modifiées, mais il en fut tout autrement pour
les crises des hystériques.
A
vivre ainsi parmi les épileptiques, à les retenir quand
elles tombaient, à les soigner quand leur mal les avait
projetées à terre, les jeunes hystériques avaient ressenti
des impressions telles que, étant donné les tendances
mimétiques de leur névrose, elles reproduisaient dans
leurs crises tout l'aspect de l'attaque d'épilepsie
pure.
Et
c'était là, la grande hystérie, l'hystérie de la Salpétrière,
comme affectaient de l'appeler les contradicteurs de
Charcot.
Il
faut bien reconnaître que, pour les raisons qui viennent
d'être données à l'instant, ce type spécial de grande
hystérie était passablement artificiel.
Charcot,
avec son grand sens clinique, avait bien aperçu tout
ce que cette fameuse hystéro-épilepsie empruntait au
voisinage trop immédiat des épileptiques ; mais il se
laissa emporter par sa tendance à classifier les maladies
et les syndromes, et en face de symptômes peu consistants,
aussi fuyants, il commit l'erreur de vouloir les enfermer
dans un cadre nosologique stable et rigide.
Comme
si l'on pouvait décrire les crises d'hystérie avec des
traits aussi fermes que ceux qui conviennent pour une
attaque d'épilepsie ou pour une crise de vertige de
Ménière!
Il
faut savoir que Charcot n'endormait JAMAIS lui-même
ses malades.
Son
chef de clinique, ses internes, se chargeaient de ce
soin. Les malades passaient de main en main pendant
la matinée; l'après-midi, les internes et souvent aussi
les externes, répétaient une ou plusieurs fois les expériences
de la matinée, sans songer au mal.
Le
résultat de toutes ces pratiques est facile à imaginer
: à l'insu de Charcot, se produisaient, sur ces malades,
une série de suggestions inconscientes aboutissant à
un véritable dressage dont il n'avait aucune connaissance.
Et
par cela même, toutes ces recherches sur l'Hypnotisme
se sont trouvées viciées par la base.
Charcot
ne s'est jamais méfié de la suggestion ; il ne s'est
jamais aperçu de l'influence désastreuse que les suggestions
involontaires peuvent produire dans les expériences
d'Hypnotisme ou pendant une observation sur un hystérique.
Loin
de prendre la moindre précaution, il parlait sans cesse
à voix haute, devant les malades, annonçant ce qui allait
se produire et leur faisant littéralement la leçon.
Il
n'est pas étonnant que ses adversaires lui aient si
souvent reproché que ses hystériques et son grand Hypnotisme
étaient un produit de culture.
Pour
ceux qui ont vécu quelque peu dans le milieu de la Salpétrière,
il est incontestable que ce reproche était fondé.
Cependant
dans les dernières années de sa vie, Charcot fut amené
progressivement à changer ses idées sur le mécanisme
de la production de quelques symptômes hystériques.
Il
avait eu l'occasion d'étudier dans son service plusieurs
cas de paralysies hystériques survenus à la suite d'un
choc, tel que coup ou chute sur l'épaule.
Malgré
son esprit de système, il était bon observateur ; il
avait bien vu comment ces paralysies hystériques se
produisent ; ce n'est pas brusquement et immédiatement
après le traumatisme ; il faut un temps, quelques jours,
quelques heures, et pendant ces heures, le malade pense
à son accident et en ranime l'idée.
Pour
expliquer la paralysie qui s'installe dans ces conditions
bien particulières, il jugea qu'on devait recourir à
l'hypothèse de la suggestion, ou plutôt de l'auto-suggestion.
